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« On verra que quelqu’un m’aime. »

Elle s’appelait Adrienne et épuisait les derniers jours de sa vie dans la solitude du dernier étage d’un immeuble social. Elle se mourait d’un cancer dans la quasi-indifférence du voisinage et d’une famille éloignée depuis longtemps. Elle ne voyait que l’infirmière qui renouvelait ses pansements et une femme de ménage allouée par les services sociaux une fois par semaine.

Je fis sa connaissance quand l’association d’accompagnement des personnes en fin de vie à laquelle j’appartenais me signala son cas. Pendant quelques jours, nous fumes deux à nous relayer pour lui rendre visite. Elle avait donné son accord un peu à contre cœur, elle n’était pas du genre à discourir autour d’une tasse de thé et nous le fit savoir. Cela tombait bien, ce n’était pas non plus notre conception de la présence en fin de vie.

Les premiers contacts furent rugueux et assez silencieux. Adrienne ne parlait que pour bougonner et déverser le trop plein de ses griefs dans de courtes phrases amères et parfois agressives. Les infirmières faisaient mal, les voisins étaient bruyants, et la dame chargée du ménage lui compliquait la vie ; elle était habituée depuis longtemps au désordre de sa petite pièce dans lequel elle se reconnaissait.

Après ces premiers temps d’averses un peu orageuses, elle accueillit ses visites avec plus de calme et commença à évoquer par petites éclaircies tristes, les souvenirs d’une vie difficile ; marquée par la marginalisation, le travail rude, la pauvreté et la solitude affective. Une vie à se battre et à se raidir pour amortir les coups. Elle ne donnait pas de détails, il fallait deviner, reconstituer, déduire, dans une écoute attentive qui semblait lui convenir et l’apaiser. Peu de douceur et d’amabilités, mais une brèche s’ouvrait au fur et à mesure qu’elle s’affaiblissait, peut être s’est elle mise à attendre ces visites.

Jusqu’au jour où au bout de ses forces, elle fut admise à l’hôpital.

Je lui rendis une ultime visite, elle était toute petite, repliée sur elle-même, totalement silencieuse. Je compris que je ne la reverrai pas et j’eus le réflexe de l’embrasser dans un furtif baiser sur la joue. Adrienne n’aimait pas les contacts physiques et je n’avais jamais osé prendre sa main dans la mienne.

Je vis que mon baiser avait laissé sur sa joue la marque bien dessinée de mon rouge à lèvres et je m’empressai de l’effacer avec un petit mouchoir, d’autant plus que je ne savais pas comment elle avait reçu ce baiser inhabituel.

Elle saisit mon bras assez brusquement et me dit : 

– Qu’est ce que vous faites ? 

Je répondis : 

– j’efface la trace de rouge à lèvres que j’ai laissée sur votre joue. 

C’est alors qu’elle prononça cette phrase, aussi belle qu’incroyable :

– Non ! Laissez-la, on verra que quelqu’un m’aime.

Je n’ai jamais oublié ces quelques mots qui résonnent en moi plus profondément et plus justement que tous les écrits et les discours qui voudraient nous convaincre du bien fondé de l’euthanasie et de la soi-disant générosité du « mourir dans la dignité.»

Ce qu’Adrienne revendiqua au moment de partir, c’était la dignité d’être reconnue aux yeux de tous, digne d’être aimée et accompagnée.

Comprenne qui pourra.

Danièle Gatti

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