Récit d’un voyage fraternel au cœur du Cameroun
Il arrive que la vie diocésaine nous conduise bien au-delà de nos frontières habituelles, jusqu’à ces lieux où l’Église, dans sa diversité la plus éclatante, rappelle au monde la force de la communion. Le voyage que notre délégation a accompli du 30 septembre au 8 octobre 2025 vers Garoua, dans le Nord-Cameroun, fait partie de ces expériences qui marquent durablement un diocèse. Il fut d’abord une rencontre : celle d’un peuple croyant, d’une Église jeune et ardente, d’un pays qui prépare ses élections dans un souffle mêlé d’espérance et d’inquiétude. Mais il fut aussi le témoin d’un événement d’une portée exceptionnelle : la dédicace de la cathédrale Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus, célébrée à l’occasion du Jubilé de Platine de l’archidiocèse.
La montée vers le Nord : un chemin fait d’attente et de rencontres
L’arrivée au Cameroun fut progressive, presque initiatique. Après la chaleur encore retenue des nuits de Yaoundé, le séjour avait commencé par des visites imprévues, offertes par le retard d’un avion : une paroisse en pleine activité, des rencontres avec les services de la Conférence des évêques, des échanges sur la mission, la communication, la santé, la caritas… Dès les premiers instants, nous avions compris que ce voyage ne serait pas une simple formalité diplomatique, mais une plongée authentique dans la vie de l’Église camerounaise.

Lorsque l’avion se posa enfin sur le tarmac de Garoua, il faisait nuit. Malgré l’heure tardive, l’archevêque, Mgr Faustin Ambassa Ndjodo, nous a fait la joie de nous accueillir à l’aéroport. Sans le savoir nous avions voyagé avec plusieurs évêques camerounais, et des prêtres du diocèse de Milan venus assister aux festivités à venir. L’accueil à l’archevêché fut somptueux : de nombreux jeunes et membres du clergé de Garoua nous attendaient rayonnant de la joie d’accueillir des frères venus de loin. Cette scène disait déjà l’essentiel : si l’hospitalité est une vertu africaine, elle est aussi un visage de la foi.


Une Église en mouvement
Les jours suivants furent rythmés par les rencontres. Au palais archiépiscopal comme au marché, dans un centre de santé comme dans une radio diocésaine, partout nous étions saisis par la vigueur de la vie communautaire. La parole circulait librement, même au sein d’une structure ecclésiale très pyramidale ; chacun s’exprimait avec respect, mais sans crainte. Les repas partagés, qui rassemblaient sans distinction prêtres, laïcs, responsables, familles, constituaient une leçon vivante de fraternité. Ici, le partage ne se contente pas d’offrir ce qui reste : il puise dans le nécessaire, il s’enracine dans la confiance.
Un moment particulièrement fort fut la rencontre avec le Vicariat des Jeunes : un bouquet de projets, une joie communicative, un sens aigu de la responsabilité ecclésiale. C’est de ce souffle qu’est née l’idée d’inviter la Pastorale des jeunes de Périgueux et Sarlat à participer aux Journées Diocésaines de la Jeunesse de Garoua en avril 2026 – et, en retour, d’accueillir une délégation camerounaise à Périgueux pour la Pentecôte de la même année.


La grande vigile d’un peuple : la dédicace de la cathédrale
Mais c’est le samedi 4 octobre que le voyage a pris sa dimension la plus solennelle. Toute la ville semblait converger vers où se dresse désormais la cathédrale Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus. Depuis l’aube, les processions affluaient, les chorales se répondaient, les tambours tissaient leurs rythmes dans l’air encore frais. Les voix de milliers de fidèles se mêlaient en un chœur immense. Garoua vivait son Jubilé de Platine : soixante-dix ans d’existence, soixante-dix ans d’une histoire faite de courage, de mission, de fidélité patiente.
La dédicace fut célébrée par le Nonce apostolique, Mgr José Avelino Bettencourt, entouré d’une quinzaine d’évêques camerounais et étrangers, de responsables politiques et de chefs traditionnels. Près de cinq mille fidèles avaient rempli la cathédrale et ses abords. L’émotion était palpable lorsque retentirent les paroles d’hommage adressées à Mgr Faustin Ambassa Ndjodo, dont la ténacité avait permis l’achèvement de cette œuvre attendue depuis trois décennies.
Les gestes du rite prirent, dans cette atmosphère, une profondeur singulière. L’onction du Saint Chrême sur l’autel et sur les douze croix du sanctuaire fut comme un souffle de paix déposé sur la pierre et sur les vies. L’encensement fit monter vers Dieu la prière ardente d’un peuple rassemblé. Puis la lumière se répandit, vive et éclatante, comme si la cathédrale elle-même respirait pour la première fois. Le dépôt des reliques — celles de saint Eugène de Mazenod, fondateur des Oblats, et de saint Vincent Pallotti — venait rappeler la source missionnaire de l’Église au Cameroun et l’héritage de ceux qui ont semé la Bonne Nouvelle au prix de leur vie.
À la fin de la célébration, le Nonce invita les fidèles à « grandir dans l’espérance », leur rappelant que désormais, « c’est votre tour », avant de transmettre la bénédiction du Saint-Père. Les paroles résonnèrent longtemps dans l’assemblée.

Le souffle de la liturgie dominicale
Le lendemain, c’est à Ngong, à quarante kilomètres au sud de Garoua, que nous retrouvions le rythme plus familier d’une paroisse dominicale — mais quelle paroisse ! Accueillis par le Père Alain Simon, qui servit onze ans dans notre diocèse, nous participions à une messe où se mêlaient plusieurs langues, mais un seul cœur. Là encore, la célébration dura longuement, non par lourdeur, mais parce que rien n’était bâclé : chaque parole, chaque geste, prenait le temps d’habiter la communauté.


Entre politique et Église : murmures d’un pays en tension
Impossible d’ignorer, en filigrane, le contexte politique qui entourait notre séjour. À quelques jours de l’élection présidentielle du 12 octobre, le pays était traversé d’espoirs et de craintes.
La Conférence Épiscopale Nationale du Cameroun avait publié le livret « Choisir la Paix », un guide qui invitait les citoyens à un vote responsable, apaisé, orienté vers l’unité nationale. Que ce message soit porté à la veille même de la dédicace n’était pas anodin : la cathédrale devenait soudain un signe, une vigie fragile mais réelle d’harmonie et de concorde au cœur d’une période incertaine.

Ce que nous avons reçu
Lorsque vint l’heure du départ, chacun portait en soi quelque chose de ce voyage : des visages, des voix, la simplicité d’un repas partagé, la force d’une liturgie qui ne s’excuse jamais d’être longue parce qu’elle est vivante, des mains rugueuses tendues pour recevoir le Corps du Christ, la présence fraternelle des prêtres et des évêques entre eux, les sourires des jeunes, l’énergie d’une Église qui ne possède pas le superflu mais donne avec abondance.
Ce séjour, plus qu’un déplacement officiel, fut une rencontre de vérité. Nous revenons riches d’une fraternité renouvelée, et conscients d’être nous aussi appelés à « grandir dans l’espérance ». L’histoire du jumelage entre Garoua et Périgueux–Sarlat se poursuit, plus vivante que jamais, portée par une confiance mutuelle et des projets qui s’annoncent déjà pour 2026.
Sous le soleil du Nord-Cameroun, une cathédrale s’est levée. Dans nos cœurs, une amitié s’est encore approfondie. Et dans l’Église, une même prière continue de nous unir : que la lumière du Christ guide les pas de son peuple, ici et là-bas.

Par Christian Foucher, aidé par le compte-rendu rédigé par Marie et Jean-François Durand