Il fut un temps pas très lointain, où la piété dite populaire coulait de source, sans déranger personne. Nous marchions en procession dans les rues qui sentaient bon les pétales de roses et d’encens ; dans l’air flottaient les robes des petites filles, les soutanes et les bannières au rythme des cantiques chantés à pleine voix, « je suis chrétien, c’est là ma gloire, mon espérance et mon soutien » et cela nous rendait heureux sans nous poser de question métaphysique.
Nous respections les croix des chemins, les fontaines miraculeuses et les petites chapelles et l’on se signait sans honte au passage d’un mort allant au cimetière. Nous chérissions nos petits trésors de piété : médailles, chapelets, images pieuses, petite bouteille d’eau de Lourdes et statuettes qui brillaient dans la nuit ; autant de « reliques » qui nous protégeaient et nous ouvraient le ciel. Nous avions nos saints favoris auxquels nous confions nos peines et nos joies, certains qu’ils allaient intercéder pour nous auprès de Dieu le Père.
Peu à peu, un léger voile a recouvert cette ferveur et l’expression « piété populaire » s’est mise à peser comme de gros sabots collés à la terre. Le « populaire » devenait un peu péjoratif. Il fallait purifier notre foi et l’élever à un niveau d’expression satisfaisant pour l’intelligence, dénué de tout risque de superstition. Une fausse vision de l’œcuménisme nous invita à réduire les aspérités de nos différences. La montée d’un certain intégrisme laïc désigna comme suspect ce qui était évident depuis toujours et les scandales sexuels nous incitèrent à faire profil bas. Nous sommes devenus timides et même les mots pour dire la foi se sont recroquevillés ; on dit catho, pélé et spi plus aisément que catholique, pèlerinage ou spirituel. Il est devenu plus chic de passer pour une intellectuelle que pour une bigote.
Dieu merci, nous sommes en train de redécouvrir la valeur de la piété, pas plus populaire qu’élitiste, car la piété est une, que nous soyons théologien ou charbonnier. Elle est simplement l’expression d’un amour, comme le poème, le bouquet, le geste de tendresse adressé à l’être aimé, la photo ou le petit caillou du premier rendez- vous vénéré comme une relique. La piété ne se brandit pas comme un étendard avant la bataille, elle dit simplement avec tendresse et respect un amour qui a besoin de s’incarner. Elle est salutaire chemin de simplicité et d’esprit d’enfance.
Danièle Gatti