Mgr Robert Wattebled

Mgr Robert Wattebled

Frères et Sœurs,

En parcourant les documents que m’a envoyés le Père PICARD, en prenant connaissance de la légende du Capelou, c’est un rapprochement avec les apparitions de Lourdes qui m’est immédiatement venu à l’esprit.

Un jeune berger qui gardait son troupeau en lisière de la forêt de la Bessède. C’est lui qui va découvrir une petite statue dans un buisson. Marie se révèle aux petits. De son côté, Bernadette n’hésitera pas à affirmer : La Sainte Vierge m ‘a choisie parce que j’étais la plus ignorante.

La statue une fois découverte, l’étape suivante voit le jeune berger se rapprocher du curé de Belvès et des paroissiens. Ils authentifient en quelque sorte la dévotion. À Lourdes, comme on le sait, les  démarches furent plus difficiles étant donné le caractère du curé et surtout les demandes étonnantes que Bernadette était chargée de transmettre de la part de la dame qui lui était apparue : venir en procession, construire une chapelle … Quoi qu’il en soit retenons que la dévotion ne se développe pas à l’écart, comme dans l’ignorance ou l’indifférence à l’égard des membres de l’Eglise et de ceux qui en sont les pasteurs, la dévotion passe par l’Eglise.

Mais la statue n’est pas restée sur l’autel de l’église paroissiale. Elle est revenue dans le buisson où on l’avait trouvée. A Lourdes aussi le désir de Marie est d’être honorée ailleurs, au-delà des églises paroissiales, par des personnes qui ne se reconnaissent pas forcément dans les communautés constituées. Lors des pèlerinages, tous de fait peuvent participer, sans qu’on exige un certificat de baptême ou une profession de foi. On peut y participer d’une manière discrète, presque anonyme, sans craindre le regard des autres. La démarche est à la mesure de nos convictions balbutiantes, de nos doutes et de nos hésitations, de la fragilité de notre foi. Mais c’est aussi parce que Marie s’intéresse à tous, elle a quelque chose à voir avec toute l’humanité, pas seulement avec les catholiques, pas seulement avec les seuls chrétiens mais avec toute l’humanité au point qu’on la chante « Mère de Dieu et Mère des hommes». « Son amour maternel, dit le concile Vatican II, la rend attentive aux frères de son Fils dont le pèlerinage n’est pas achevé, ou qui se trouvent engagés dans les périls ou les épreuves, jusqu’à ce qu’ils parviennent à la patrie bienheureuse.» (LG 62) Nous le savons, nous le croyons, l’existence de Marie, sa vocation, ce que sa vie a de plus secret, son rapport unique avec le Seigneur, tout cela est entièrement orienté vers le salut de toute l’humanité. Elle est bénie entre toutes, elle est la plus bénie des femmes. Et toutes les générations sont appelées à la déclarer bienheureuse car tous sont invités, si l’on peut dire, à tirer profit, à bénéficier de ce qui s’est passé en elle, avec elle, entre Dieu et elle.

Dans une très grande discrétion en effet – mais c’est bien dans les manières de Dieu -, à Nazareth, à Bethléem, à Jérusalem, il s’est réellement passé quelque chose d’unique, d’indicible dont au fil des siècles et sur tous les continents peu à peu la nouvelle s’est répandue, des événements dont nous parlons aujourd’hui avec admiration, avec action de grâce. Cette jeune fille, accordée en mariage à Joseph, est le lieu même où, par la force de l’Esprit-Saint se réalise la rencontre décisive et définitive entre le monde de Dieu et celui des hommes. En elle le Verbe se fait chair pour vivre parmi nous, semblable à nous en toutes choses à l’exception du péché. Sous sa responsabilité et celle de Joseph l’enfant a ensuite grandi en sagesse, en taille et en grâce devant Dieu et devant les hommes.

A la fin de sa vie, sainte Thérèse de Lisieux insistait pour que l’on voie Marie dans sa vie réelle et elle ajoutait : je suis sûre que sa vie réelle devait être toute simple. On a peut-être tellement insisté sur le caractère exceptionnel de la vocation de Marie qu’on a tendance à oublier qu’elle a vécu parmi les autres personnes de son village, comme les autres femmes de son village, qu’elle était vêtue comme elles, qu’elle avait comme elles des sandales à semelles de bois ou de cuir dur, qu’elle allait à la fontaine ou à la citerne pour puiser de l’eau, qu’il lui fallait surveiller le four, préparer les aliments et coudre les vêtements … Elle partageait les soucis communs, elle portait le poids du jour, elle s’inquiétait sans doute de l’agitation sociale et des turbulences politiques car l’atmosphère devait être lourde en Galilée à cette époque. Etait-elle mieux considérée que les autres femmes de son village? Sans doute pas. D’autant que, si Joseph était, par son ascendance, originaire de Bethléem , il devait être regardé un peu comme un étranger au village ou comme un réfugié …

Dans cette discrétion extrême, Marie passait inaperçue de ce qu’on appellerait aujourd’hui le grand public. Et cependant sa maternité – comme dit l’oraison de cette messe – était déjà pour tous le commencement du salut. Et  l ‘Eglise n’en finit pas de méditer à ce sujet : qui donc Marie est-elle devant Dieu et qui est-elle pour nou s ? Et avec des millions de croyants nous reprenons la salutation de l’ange : “tu es bénie entre toutes lefemmes et lfruit de ton sein est béni”, comme nous n’arrêtons pas de lui demander de “prier pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort”.

Une autre donnée a encore retenu mon  attention  : c’est  dans  les  broussailles  que  le jeune berger a trouvé la statue et c’est au même endroit  dans  les ronces,  que  la  statue est  revenue après son passage à l’église. Cela m’a fait penser à la source que  Bernadette  a  été  invitée  à dégager dans la grotte de Massabielle, cette source dont l’eau claire se mêlait d’abord à tant de boue, à cette eau avec laquelle la Dame  nous  invite à nous laver… Les ronces, la boue, ce sont là autant d’images de la réalité humaine ravagée par le mal, par l’égoïsme, la haine, la guerre, l’injustice… Nous en  faisons  la dure  expérience  et  nous  en  ressentons  les effets  funestes  dans le monde, dans la société, comme en nous-même, dans nos familles et  nos  groupements de toutes sortes. Mais dans notre  humanité  désunie  et  déchirée, le  Seigneur  est  à  l’œuvre  pour nous faire partager sa vie, pour nous renouveler  par  son  Evangile,  pour  nous  demander d’accueillir son pardon et son Esprit.  Son  alliance  est  indéfectible,  tout  comme  son engagement dans  notre  histoire  est sans retour  : son  engagement  a atteint  son point  culminant et décisif en la personne de Jésus, l’Emmanuel Dieu-avec-nous qui sauve son  peuple de ses péchés, comme nous le dit l’Evangile selon saint Matthieu. Et Marie, sa mère, lui  est associée d’une manière évidemment tout à fait singulière, elle  dont  « la  maternité assure au Fils de Dieu une véritable histoire humaine, une véritable chair dans laquelle il mourra sur la croix et ressuscitera  des morts  » (L.F.  59)

Au cours de ce pèlerinage auquel je vous remercie de m ‘avoir convié, dans la communion de toute l’Eglise, avec Marie et les saints comme avec tous ses membres encore en chemin, nous célébrons l’eucharistie. La présence du Seigneur échappe à nos regards et pourtant c’est bien lui qui nous rassemble, qui nous adresse sa parole, qui suscite notre réponse, qui nous offre d’unir notre vie à la sienne. Il unit notre monde au monde de Dieu. Il nous appelle à nous engager plus profondément , plus résolument à sa suite. Ceux qu’il destine à sa ressemblance, disait saint Paul, il en fait des justes, il leur donne part à sa gloire c’est-à-dire qu’il les invite à aimer comme il nous aime et à diffuser cet amour autour de nous comme lui-même a voulu répandre sur nous sa lumière, sa joie, sa paix. Aussi pouvons-nous reprendre la prière du pape François à la fin de son encyclique : « Ô Marie, aide notre foi ! Ouvre notre écoute à la Parole, pour que nous reconnaissions la voix de Dieu et son appel. Enseigne-nous à regarder avec les yeux de Jésus, pour qu’il soit lumière sur notre chemin. Et que cette lumière de la foi grandisse toujours en nous jusqu’à ce qu’arrive ce jour sans couchant, qui est le Christ lui­-même, ton Fils, notre Seigneur ! Amen ! » (L.F. 60)

Mgr Robert WATTEBLED
Evêque de Nimes