« HEUREUX LES ARTISANS DE PAIX »
UNE VALEUR PRECIEUSE POUR L’AVENIR DE NOTRE SOCIETE

Cathédrale Saint-Front, 19 novembre 2015

DSC_0052Après ces terribles et tragiques évènements que nous venons de traverser, qui nous ont marqués profondément et ne cessent de nous travailler intérieurement, nous voici rassemblés en cette cathédrale St Front. Nos prières et nos pensées vont vers les victimes et leurs familles, leurs amis. Nous prions aussi le Seigneur pour faire de nous des artisans de paix et d’unité.

L’archevêque de Paris, au cours de la messe pour les victimes et leurs familles, leurs proches ainsi qu’à l’intention de la France, commence son homélie en disant que ces évènements tragiques nous posent deux questions : en quoi notre mode de vie peut-il provoquer une agression aussi barbare ? Nous répondons volontiers, dit-il, par l’affirmation de notre attachement aux valeurs de la république, mais l’évènement nous oblige à nous interroger sur le prix à payer pour cet attachement et à un examen de ces valeurs. La deuxième question est encore plus redoutable car elle instille un soupçon dans beaucoup de familles : comment des jeunes formés dans nos écoles et nos cités peuvent-ils connaître une détresse telle pour que ce chemin de la barbarie devienne un idéal ? Que nous dit ce basculement sur les valeurs que nous vivons ?

Cette détresse n’est-elle pas d’autant plus profonde et déroutante qu’elle n’a pas d’explications rationnelles ? Les raisons d’avoir peur ne tiennent-elles pas aussi à ce que ces personnes, aveuglées par la haine et la violence, savent que notre société est fragile, qu’il lui arrive de douter d’elle-même et manque de repères autour de valeurs qui fondent nos raisons de vivre et notre espérance.

Nous sommes tous alors confrontés à une épreuve de vérité, celle que nous avons largement et massivement exprimée ces jours-ci, et ce soir encore, pour la sauvegarde de nos valeurs communes fondées, à leurs racines, sur le respect et la dignité de la personne, de chaque personne. Mais nous savons bien au fond de nous, que sur ce chemin les slogans et les paroles, nécessaires pour un réconfort immédiat, ne sont pas suffisantes pour écarter les tentations, à notre niveau personnel (différent de celui de l’état), de nous laisser entraîner dans la folle spirale du terrain de la haine et de la logique de la domination qui exclut toute différence.

Mais en quoi la foi chrétienne peut-elle nous aider, nous éclairer sur ce chemin ? Que nous disent les lectures bibliques que nous avons entendues ?

« Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière se lever… une lumière a resplendi. » Is 9, 1. Le croyant, comme tout un chacun, est pris, d’une manière ou d’une autre, dans ce combat qui consiste à sortir de nos nuits humaines, sortir de tout ce qui pourrait nous plonger dans l’obscurité où tout risque d’aboutir au mépris et à la négation de notre humanité commune. Donc, la mort. Mais au cœur de la nuit une grande lumière s’est levée. Pour nous, c’est le Christ. Il est notre lumière et notre espérance.

Nous avons entendu les béatitudes que Jésus a proclamées. Elles s’adressent à nous aujourd’hui, en ces jours d’épreuve, comme des paroles d’espérance. Le premier mot du Christ pour nous est heureux. Cela peut être reçu, dans le contexte si particulier que nous vivons, comme une injonction décalée, une parole plaquée comme on plaque une tapisserie sur un mur. Pourtant, cette injonction de Jésus s’adresse à des gens qui sont dans une situation dont beaucoup n’ont pas vraiment une idée de ce qu’est d’être heureux  : beaucoup de pauvreté, ils ne sont pas en paix et travaillent pour la paix, souffrent de conflits multiples (sous l’occupation Romaine) où sévit une certaine violence et misère, beaucoup sont dans les larmes… D’où ces béatitudes qui rejoignent la situation concrète de la foule en face de lui, pour les ouvrir à un chemin de vie et d’espérance. Non pas de l’extérieur, mais de l’intérieur car Il est avec eux, parmi eux.

Est-il possible, en quelques mots, à la lumière des béatitudes, de désigner, d’indiquer que notre véritable force et notre véritable richesse qui peuvent enthousiasmer une vie, lui donner un sens, ne consistent pas d’abord à posséder pour dominer, d’être riche pour nous-mêmes, d’être fort pour s’imposer aux autres, mais d’être fort et riche à la manière de Dieu, du Christ : riche dans le don de soi pour que l’autre vive, le don de soi qui invite à une réciprocité, le don de soi à la manière d’une source qui s’offre pour la vie de l’autre. Le Christ nous ouvre à la véritable richesse : la valeur d’une vie ne provient pas essentiellement de ce qu’elle a mais surtout de ce qu’elle donne, ni de ce qu’elle garde mais de qu’elle offre.

Cette espérance en chaque personne définit une manière de vivre à la suite du Christ. Le cardinal dans son homélie, précisait que cette espérance-là nous apprend le chemin de la vie. … Il poursuivait un peu plus loin, que l’on reconnait un homme et une femme d’espérance à sa capacité à assumer des épreuves et à combattre contre les forces destructrices dans la confiance et la sérénité. Non pas parce qu’elles sont plus fortes que les autres mais parce que cette confiance en Dieu devient une force intérieure qui permet à des personnes

Ordinaires comme vous et moi, selon les mots du cardinal, de refuser de plier, ou de se relever dans la chute, de faire des choix difficiles, parfois héroïques bien au-delà de ses propres forces. Pour nous, chrétiens, croyants, cette force intérieure vient de notre confiance en Dieu. Une confiance qui donne de la confiance.

Mais, permettez-moi de citer encore le cardinal qui nous fait faire un pas supplémentaire : pour un certain nombre d’hommes et de femmes, leur foi en une réelle transcendance les motive. Même s’ils ne partagent pas notre foi en Dieu, ils partagent un de ses fruits qui est la reconnaissance de la valeur unique de chaque existence humaine et de sa liberté. Dans le respect infini de la dignité de la personne humaine qui génère de la cohésion, du calme et du sang froid, nous pouvons y discerner quelque chose d’un signe de la transcendance.

Je voudrais terminer par cette béatitude : « Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fis de Dieu ». Pour dire simplement que c’est en travaillant au respect de l’être humain jusque dans ses extrêmes faiblesses que l’on montre et que nous témoignons de la grandeur de Dieu. Cette béatitude reconnait que la paix est une construction, un travail quotidien.

Soyons des artisans de paix dans la manière de vivre ces évènements, dans nos paroles et nos réflexions. Ne cédons pas à la peur.

Que l’Esprit de Dieu nous inspire un regard juste sur nos frères et sœurs d’autres religions et traditions religieuses, afin que nous puisions chacun, chacune, dans notre foi et notre tradition la force d’être des artisans de paix et d’unité.

Que l’Esprit de Dieu nous apprenne à écouter et regarder la vie pour y percevoir les signes cachés de confiance, de patience, de pardon, de paix qui ne demandent qu’à germer en chacun de nous. Amen !

+… Philippe MOUSSET
Evêque de Périgueux et Sarlat

 

 

 

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